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Date de sortie : 20/01/2017

Style : Avant-garde

Pays : Belgique


Note : 17/20
Emptiness
“Not for Music”

« Tiens, j’ai confondu  avec le dernier Jean-Michel Jarre ? ». Voici l’étonnante réflexion que je me suis faite à l’entame de « Meat Heart », le premier titre du nouvel opus d'Emptiness. Si, avec le recul, son précédent essai Nothing but the Whole (2014) aurait dû nous mettre la puce à l’oreille avec son approche tout sauf traditionnelle du metal extrême, gageons que nous ne sommes pas les seuls à avoir été saisis par les claviers aériens qui ouvrent « Meat Heart ». Et puis soudain, presque imperceptiblement, le combo renoue avec ses penchants naturels : la forme demeure identique (claviers ambiants largement dominants) mais le fond a muté vers un propos qui ne donne plus envie du tout de planer. Diffuser un malaise sans céder à la violence, tel est le programme que le cyniquement nommé Not for Music se propose de décliner à travers une quarantaine de minutes de musique imprévisible et diablement originale.

N’ayons pas peur des grands mots, Not for Music est un disque de rupture pour les Bruxellois. A son écoute, il faut en effet se rappeler qu’Emptiness était jusqu’à récemment encore qualifié de formation black/death metal, ce qui permet de jauger le grand écart opéré sur cette galette. Ici la plupart des « codes » du genre pratiqué par le groupe à ses origines sont volontairement récusés. Non contents de mettre l’accent sur les atmosphères (au détriment des guitares, puisque la notion même de « riff » n’a plus vraiment cours), les Belges ont décidé de se confectionner une niche bien à eux, portés par une ambition parfaitement naturelle qui fait souffler un vent revigorant sur la scène extrême actuelle, tristement sclérosée. Même le chant de Phorgath se refuse à n'être qu'un growl, il erre dans une zone grise entre cri et voix parlée, sans éclat ni furie, gardant jalousement tiré sur lui un voile de mystère. Je parlais d’ambition : il semblerait que les étoiles soient alignées sur cet album, puisqu’aux idées novatrices s’est greffée une production de haut vol. Dans l’entourage du groupe, on retrouve en effet étonnamment Jeordie White, alias Twiggy Ramirez (Marilyn Manson), qui a contacté Emptiness après avoir été impressionné par son opus précédent ! Nos compatriotes ont alors accepté son invitation à se rendre à Los Angeles pour bosser avec lui et Sean Beavan (Marilyn Manson, Nine Inch Nails, Guns 'n Roses, excusez du peu !) au Redrum Studio (mixage et mastering). On sent qu’ensemble, le quatuor et son équipe technique ont passé beaucoup de temps à travailler le son de ce disque, et le résultat est digne de leurs efforts puisqu’il met parfaitement en valeur l’étrange aura des morceaux.

Le talent d'Emptiness est d'éviter intelligemment l'ennui en alternant moments de stase, qui dominent, et dynamique simple mais efficace assurée par l'excellent Jonas Sanders (batterie, également actif dans Pro-Pain, tu parles d'une transition stylistique !). L'impression d'étrangeté est d'autant plus forte qu'en cette époque aux milliers de sorties par an, on n'est plus très souvent surpris. Emptiness a réalisé un vrai travail expérimental (ces sons bruyants qui déchirent le calme avec une puissance ancestrale faisant penser à une tribu précolombienne !), sinueux mais jamais chargé, imprévisible mais jamais pédant (« It Might Be »). L’air de rien, la cohérence de l’ensemble n’empêche pas chaque titre de jouir d'un caractère distinct. « Your Skin Won’t Hide You » apporte ainsi une belle variation avec son côté accrocheur et son paysage sonore épuré, tolérant même des sections organiques (guitare et basse) assez groovy. Le groupe pousse le bouchon particulièrement loin sur « Ever », adoptant carrément des sonorités new wave, sans parler d’un finale limite pop ! Certes le sous-texte reste sombre et la voix caverneuse de Phorgath est là pour rappeler qu'on ne plaisante pas, mais sur le plan sonore voilà un morceau qui en déconcertera plus d’un ! Grosse prise de risque, réussite indiscutable. Totalement à l'opposé, on peut citer le conclusif « Let It Fall », compo franchement dissonante et intense qui permet de clôturer les débats comme ils avaient été ouverts : par la surprise et la fraîcheur.

Sur tous les morceaux cités jusqu’à présent, les guitares demeurent particulièrement discrètes, un choix assumé avec panache. Lorsqu’elles occupent l’avant-plan, c’est ironiquement dans une logique soit dégénérative (« Circle Girl », sur lequel le toucher jazzy de Sanders rapproche la compo des œuvres des Norvégiens de Virus ; idem sur « Let It Fall », d'ailleurs), soit ambiante et épurée (« Digging the Sky », dont seule la conclusion est habillée de distorsion). La diversité des approches et l’amour espiègle de l’usage contre-nature prouvent largement le plaisir qu’a éprouvé le groupe à ouvrir complètement son horizon musical, lui octroyant une liberté qui lui va si bien. Au-delà de cet affranchissement salvateur et du courage qu’il a exigé, la vraie réussite de Not for Music est de ne jamais se poser comme un banal exercice de style. Bien au contraire, le travail sur le son et le détournement des codes du metal extrême (notamment la violence feutrée et le chant certes guttural mais non crié) génèrent une sensation intimiste franchement unique dans cette scène, comme si l'on assistait en privilégiés à une prestation secrète, comme si le groupe jouait juste pour nous. C’est en cela que l'expérience proposée par Emptiness est marquante, car c'est la promiscuité qui suscite tout autant l'immersion que l'émotion.

Vu le succès artistique de sa démarche, je ne souhaite à Emptiness qu’une seule chose : qu’il persiste et signe dans cette voie. Sur le plan vocal, on aimerait voir Phorgath s’affranchir des codes autant que le fait la musique, et aller au-delà du refus systématique de l’explosion – qui est par ailleurs une excellente idée. Les quelques effets apposés sur le chant de « Digging the Sky » ouvrent des perspectives qu’on espère voir exploitées pleinement sur le prochain essai. En attendant, une chose est sûre : Not for Music va laisser une empreinte durable. Chapeau messieurs !


Tracklist :

1. Meat Heart

2. It Might Be

3. Circle Girl

4. Your Skin Won't Hide You

5. Digging the Sky

6. Ever

7. Let It Fall



À ÉCOUTER EN PRIORITÉ : "Meat Heart", "Your Skin Won't Hide You", "Ever"

 
Chroniqué par : MASTEMA
 
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