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Date de sortie : 25/08/1988

Style : Thrash/Power/Heavy Metal

Pays : USA 
Metallica
“...And Justice For All”

Plus de 90 millions d’albums vendus… De Metallica, on a tout dit. On a probablement trop dit. Car sans être un groupe « à scandale » à proprement parler, existe-t-il beaucoup de formations metal partageant autant les avis, créant autant la controverse, que Metallica ? Car si les Horsemen remportent toujours un succès gigantesque (à titre d’exemple : le tant décrié St. Anger aura tout de même produit quatre singles et se écoulé vendu à coups de millions de copies !), ils ne créent plus l’unanimité depuis belle lurette (depuis le Black Album !) au sein de sa base de fans « purs ». Il m’est avis que les nombreux débats autour du quatuor et de sa musique, qui vont des thèmes les plus sérieux jusqu’au plus risibles (exemple : « comment juger leur style capillaire post-Black Album ? »), ne trouveront jamais d’issue, et il serait donc des plus stériles que j’y participe. Ce qui m’intéresse est surtout de savoir comment ce groupe a pu accéder au statut d’icône du metal qui est le sien. Et à cette question, même les détracteurs les plus obtus doivent bien se résoudre à admettre l’évidence : Metallica a produit dans les années ’80 des monuments désormais classés, auxquels nul n’ose toucher, et à raison. Si Michel-Ange avait terminé sa carrière par des peintures surréalistes médiocres, on n’en aurait pas moins admiré béatement la chapelle Sixtine ou « Le Martyre de Saint-Pierre », n’est-ce pas ? On peut en dire de même de la première partie de carrière de Metallica (rassurez-vous, le blasphème pictural s’arrête là)…

Les Horsemen n’ont pas simplement produit des albums incontournables. Ils n’ont pas simplement révolutionné un genre musical. Non, Metallica a créé un genre, et c'est là que se situe toute la différence. Lorsque, suite à une petite annonce, Lars Ulrich et James Hetfield se rencontrent et forment Metallica, où en est la scène metal outre-Atlantique ? Nulle part, ou presque ! N’oublions pas qu’à l’aube de la décennie 1980, le metal n’est pas encore très développé. Né pourtant une décennie auparavant, le genre a surtout explosé au Royaume-Uni, avec Black Sabbath et Led Zeppelin, puis avec le NWOBHM (Iron Maiden, Tygers of Pan Tang,…) et d’autres formations comme Judas Priest et bien sûr Motörhead. En 1980, alors que la scène européenne se développe peu à peu (surtout en Allemagne), le metal US en est finalement à ses balbutiements, et s'inscrit principalement dans la lignée du modèle éternel nommé Kiss, c’-à-d du glam. Ratt, Twisted Sister, voire même Mötley Crüe sont les groupes qui régnaient sur la scène américaine, un fait qu’on a tendance à oublier de nos jours ! Eh bien, si comme moi le glam vous donne de l’urticaire, sachez que des groupes comme Metallica (pas qu’eux, donc) se sont érigé contre les coiffures permanentées, le strass, les platform-boots, les ongles vernis et surtout le party-rock simpliste et à l’ambition instrumentale frôlant les paquerettes… Les fiottes au tiroir, le metal peut enfin se « viriliser » : c’est la naissance du power et du thrash metal (les Américains préférant le second terme). Et cela, on le doit à Metallica (suivi de très près par Slayer et Anthrax, il est vrai), ce qui en fait donc non seulement une formation pionnière, mais absolument légendaire ! 

Se servant de la NWOBHM comme modèle, mais s’écartant (imparfaitement) de influences punk et hardcore de cette dernière, Metallica rend le metal plus agressif, plus corrosif, plus technique et plus rapide. Après avoir enregistré une série de démos (dont la fameuse No Life ‘til Leather), les Horsemen virent un certain Dave Mustaine de leurs rangs et recrutent Kirk Hammett (ex-Exodus) à sa place. En mai 1983, ils enregistrent Kill ‘Em All, qui sera tout simplement le premier album de thrash metal de l’histoire (sorti le 29 juillet 1983, il devance de quelques mois à peine le Show No Mercy de Slayer, sorti en décembre de la même année). Co-écrit en grande partie par Dave Mustaine (selon l’intéressé, tous les soli de l’album serait de sa composition…), l’album pose les jalons d’un style qu’on n’avait encore jamais entendu auparavant, si ce n’est en partie avec Venom : les guitares sont rapides et hurlantes, la voix vindicative, les soli nombreux et le tempo élevé. Kill ‘Em All comporte un grand nombre de classiques qui n’ont pas pris une ride : « Hit The Lights » (premier morceau composé par le groupe), « No Remorse », « Seek & Destroy »,… à vrai dire il n’y a rien à jeter sur ce premier essai estampillé « Bay Area Thrash » ! 

La fête continue l'année suivante avec Ride The Lightning qui, même s’il représente une très légère déception à mes yeux (surtout au niveau de la production), prouve non seulement à quel point le groupe est talentueux, mais aussi qu’il ne se cantonne pas à des codes rigides. En effet, Metallica a toujours été (et l’est encore, avec moins de succès il est vrai) un groupe qui ne cesse d’étendre ses propres limites, d’explorer de nouveaux horizons. J’en veux pour preuve la magnifique power-ballade « Fade To Black », l’étonnant « For Whom The Bell Tolls » ou encore l’ambitieux et très réussi instrumental « The Call of Ktulu ». Pour autant, Metallica équilibre toujours sa tracklist par de belles gifles musicales comme « Fight Fire With Fire » ou le morceau éponyme. Je ne m’étendrai pas outre mesure sur Master of Puppets, pour la bonne et simple raison que cet album est un tel classique qu’il sera, sans aucun doute, chroniqué un jour dans la présente catégorie… Disons simplement qu’en mars 1986, Metallica, dont les membres avoisinent les 23 ans, vient de publier une pierre angulaire du metal, un modèle pour des décennies à venir, un album mythique qui fait encore aujourd’hui l’unanimité auprès des fans. S’il ne fallait retenir qu’un seul album de metal, beaucoup d’amateurs du genre vous répondraient : « Master of Puppets ». 

Aussi incroyable que cela puisse paraître, le groupe de L.A. publiera cinq and plus tard un autre album classique (Metallica, ou le Black Album) qui, commercialement du moins, le fera exploser à la face du monde entier (et à juste titre). Mais entre ces deux colosses, on retrouve encore une autre œuvre majeure. Et même si elle ne plaît pas à 100% au groupe (surtout au niveau de la production), elle peut sans peine être considérée comme un album de légende. A titre personnel, elle fait partie de celles qui ont définitivement changé le cours de mon existence... D’où le choix d’honorer Metallica dans cette catégorie des « Intemporels » par l'incontournable …And Justice For All 

Pour saisir cet album comme il se doit (et c’est le minimum qu’il mérite), il faut prendre en compte un drame qui pèsera de tout son poids sur son enregistrement  : il s’agit évidemment de la mort, sur une route suédoise le 27 septembre 1986, de Cliff Burton, bassiste d’exception de la formation depuis ses débuts et ami proche de James Hetfield. Au-delà de la tragédie, le décès de Burton est un traumatisme dont les conséquences sur le groupe s’étendront probablement jusqu’au jour où il cessera définitivement ses activités. Dans un premier temps, Metallica n’envisage pas de continuer l’aventure sans Cliff, puis se ravise finalement en considérant que cela n’aurait pas été le souhait du feu bassiste. Le groupe se met alors à la recherche d’un remplaçant, et le trouvera en la personne de Jason Newsted. Celui-ci doit subir un bizutage en règle, et pour cause : le climat au sein du groupe est pesant, la mort de Burton n’a pas encore été digérée, loin s’en faut. Ce qui explique bien sûr le cruel sous-mixage de la basse sur …And Justice For All (elle est pour ainsi dire inaudible), mais aussi et surtout l’atmosphère que dégage l’album. AJFA est de loin le disque le plus brut et le plus négatif de Metallica, il respire la colère et la frustration, la désillusion et la détermination. C’est ce qui explique également le niveau technique, qui est ici plus poussé que sur n’importe quel autre album des Horsemen (notamment au niveau des structures des morceaux) : le groupe avait clairement la volonté de se surpasser, de se montrer digne d’un avenir sans Burton. 

La production de …And Justice For All a fait couler beaucoup d’encre et, je le répète, ne satisfait même pas complètement les membres du groupe. Le son de l’album est effectivement très sec, très brut ; les guitares rythmiques cinglantes et la batterie sèche et claquante y jouent les premiers rôles. C’est ce son dépourvu de nuance et de versatilité qui constitue généralement le seul obstacle à l’écoute de cet opus. Pourtant, il s’agit à mes yeux d’une production non seulement décente, mais surtout tout à fait adaptée au type d’album qu’est AJFA et à l’ambiance dans laquelle s’est déroulée sa gestation. En outre, il faut bien avouer que ce type de son sans grand relief permet de jouir pleinement des rythmiques fantastiques d’Hetfield, ce qui constitue selon moi un atout non-négligeable… 

Ce long disque (65 minutes pour 9 morceaux, tout de même) est également celui pour lequel James Hetfield a, selon moi, écrit les meilleures paroles. Elles contribuent elles aussi à l’atmosphère particulièrement agressive de l’album. De plus, tout en évoquant des thèmes politiques et sociaux, Hetfield parvient à éviter le piège du parti pris ou de l’engagement : tout n’est que colère, frustration et dénonciation, il n'y a pas de revendication à l’horizon. Les thèmes abordés sont d’ordre divers : dénonciation du système judiciaire corrompu (d’où la couverture marquante et le titre de l’album) (morceau éponyme), la guerre et les mutilations (« One »), le manque de liberté d’expression (« Eye of the Beholder »), la destruction de la Terre (« Blackened ») ou encore la folie (« The Frayed Ends of  Sanity »). Le style d’écriture d’Hetfield est incisif et intelligent. 

« Blackened », unique morceau de l’album sur lequel Jason Newsted est crédité comme co-compositeur, débute l’album par une menace, un avertissement. A peine y prête-t-on l’oreille que se lance le riff d’ouverture, dans la plus pure tradition des rythmiques made in Hetfield. La voix du frontman est sombre, nerveuse. La composition est brillante, rien n’est à jeter : tous les riffs sont inspirés, les soli sont originaux et parfaitement maîtrisés, même la batterie d’Ulrich est convaincante dans ce registre nerveux. Ces données seront les grandes constantes de l’album : qui, en effet, pourrait citer un seul « morceau moyen » sur …And Justice For All ?  

Le morceau éponyme prend le relais : proche des dix minutes, il s’impose comme une œuvre à tiroirs, un édifice gargantuesque à l’agression sonore sans cesse renouvelée. Une partie de la magie de Metallica réside bien sûr dans l'association savante entre riffs « couillus » et mélodie, tel le yin et le yang du metal d’hommes. Cette association s’illustre particulièrement sur le morceau « …And Justice For All », au refrain et aux paroles par ailleurs parfaits. On ne s’ennuie pas une seule seconde à l’écoute de ce titre, contrairement aux morceaux-fleuve plus récents de Metallica… Ce très grand moment musical est judicieusement suivi par l’entraînant « Eye of the Beholder », un titre honteusement sous-estimé (ce n’est pas le seul) du back-catalogue de Metallica, et tristement jamais joué en live. Ce morceau puise son originalité dans des riffs signés James Hetfield, bourrins et carrés à souhait, et dans des paroles écrites sous forme d’anaphores (répétition des mêmes mots en début de chaque phrase). Le court solo d’Hammett est très fin et parfaitement exécuté, lui aussi. 

Ce qui suit est tout simplement LA bombe de l’album, celle qui ne peut que mettre tout le monde d’accord. Je dois admettre qu’il s’agit probablement de mon morceau favori de la bande à Hetfield, mais avouez qu’il y a de quoi ! Géniale entrée en matière militaire, puis guitares délicates, crescendo rythmique, mélodique et vocale irrésistible, et une fin sous forme de zénith martial thrashien, ponctué de soli ahurissants. Mais ce qui est le plus important, c’est finalement cette capacité qu’a Metallica à nous emmener dans un voyage musical qui lui est propre : « One » est une chanson qu’on vit avec ses tripes ! Et quel pied en live !

Forcément, le titre suivant allait souffrir du choc que provoque immanquablement ce « One » dantesque. Il s’agit bien là du seul motif qui puisse expliquer le cruel passage à la trappe (façon de parler) de « The Shortest Straw », car quel morceau fantastique ! Les riffs d’Hetfield font à nouveau un malheur et le refrain est très réussi. La durée un rien excessive du morceau est son seul défaut (mineur). Hetfield continue à étaler sa magie du riff qui tue sur « Harvester of Sorrow » (un mini-classique) et « The Frayed Ends of Sanity » (encore un titre sous-estimé !). Je ne répéterai jamais assez mon admiration pour le style de jeu rythmique de James, ce « laboureur » de riffs inimitable qui possède pourtant aussi un don mélodique et un sens de l’à propos remarquable : le tout forme le « style Hetfield », qui est parfaitement irrésistible et qui a depuis fait une légion d'émules. Sur AJFA, impossible de ne pas prendre un pied énorme en constatant à quel point absolument TOUS les riffs de l'album correspondent au qualificatif familier mais très parlant de "riff de porc" ! 

« To Live Is To Die », morceau-hommage à Cliff Burton (qui en signe une partie de la composition et les quelques paroles), fait partie des morceaux instrumentaux gigantesques que Metallica était capable de pondre dans les années ’80 (« The Call of Ktulu » et « Orion » ; « (Anesthesia) Pulling Teeth » étant d’un autre ordre...). Il finit de prouver, en tout cas, que le groupe possède un talent de composition rare, surtout en matière de progression mélodique. Il s'agit d'un instrumental parfait qui ne souffre pas une seule seconde de sa durée (il figure parmi les plus longs titres de Metallica), ce qui est une prouesse exceptionnelle. Pour achever l’auditeur, le groupe balance un « Dyers Eve » pas piqué des vers en guise de conclusion. Certainement le titre le plus speed de la formation, il s’agit aussi d’un morceau très riche, proposant des riffs acérés, une rythmique forcément endiablée et des soli fous fous fous ! Comme « Damage Inc. » le fait pour Master of Puppets, voici une bien belle manière de clôturer cet album ! Mais pourquoi ne retrouve-t-on pas cette bombe dans les set-lists de Metallica ? Je laisse la question ouverte... 

Que reste-t-il à dire à propos de …And Justice For All ? Toute conclusion écrite d’un tel album de légende serait futile. Je vous propose par contre une conclusion sonore : (re)mettez cet album dans votre lecteur et pressez « Play ».

Je sais : ça fait un bien fou...

 Tracklist :

1. Blackened
2. ... And Justice For All
3. Eye Of The Beholder
4. One
5. The Shortest Straw
6. Harvester Of Sorrow
7. The Frayed Ends Of Sanity
8. To Live Is To Die
9. Dyers Eve


 
Chroniqué par : MASTEMA
 
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