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Date de sortie : 18/11/2016

Style : Heavy/Thrash Metal

Pays : USA


Note : 15/20
Metallica
“Hardwired... to Self-Destruct”

Les nombreux observateurs distinguant nettement « l’âge d’or » de Metallica – c’est-à-dire des débuts en 1981 au « Black Album » de 1991… même si certains puristes sont tentés de restreindre encore davantage la période en question – et « l’après » n’ont pas forcément tort. Je ne me fais pas là l’apologue d’un passéisme et d’une fermeture d’esprit et leur cohorte de regrets sans fin, je ne fais que constater un fait. Lorsque sort le fameux classique à la pochette noire, à l’aube de la décennie ’90, la légende californienne atteint en effet un cap que fans et contempteurs se doivent de reconnaître : d’une part, l’accès à un statut de porte-drapeau du metal mondial grâce à un succès commercial qu’aucune formation de la même scène ait atteint depuis lors. D’autre part, une liberté artistique absolue née de ce triomphe et son corollaire : l’impression d’être devenue intouchable. La suite, on la connaît : virage commercial avec le diptyque Load et ReLoad (passage chez le coiffeur, clips arty à gros budget qui passent en boucle sur MTV, singles en pagaille). Double album de reprises (Garage Inc., 1998). Période de conflits interpersonnels aboutissant au départ du bassiste Jason Newsted, à des séances de thérapie de groupe consignées sur le formidable documentaire Some Kind of Monster, et enfin au disque controversé St. Anger (artwork vomitif, son de batterie atroce, qualité de composition en dents de scie). Cinq ans d’attente avant un retour au thrash mâtiné par de violentes critiques concernant la production (Death Magnetic, 2008). Enfin, zénith de la controverse atteint avec Lulu, l’album réalisé avec feu Lou Reed, naufrage intégral sur lequel on a déjà suffisamment épilogué. Bref, dans ses réalisations studio (car en live Metallica a toujours conservé sa réputation de monstre scénique), le quatuor de San Francisco n’a plus fait l’unanimité depuis plus d’un quart de siècle, au bas mot. Une situation qui aurait mis plus d’un artiste à genoux, mais pas Metallica. Comment l’expliquer ? Sans doute, au moins partiellement par le fait qu’à travers les échecs et les polémiques, le groupe a toujours consciemment pris d’énormes risques. Les mauvaises langues prétendant qu’il n’en a plus rien à faire de son art et bazarde ses disques se heurtent à chaque fois à une réalité évidente : Metallica ne lâche rien. Son entreprise Through the Never, film et concert 3D impressionnant mais financièrement catastrophique, ainsi que les récentes engueulades entre Ulrich et Hetfield lors de la confection de Hardwired… to Self-Destruct, prouvent que les Horsemen sont loin d’être détachés de leur art, s’impliquant au contraire énormément. Comme souvent, la réponse aux nombreuses interrogations des fans depuis toutes ces années n’est donc pas si simple… Et le rébus ne fait que se complexifier avec la sortie de ce Hardwired, nouvelle surprise et… nouvelle controverse. Metallica aurait-il fait sien le principe selon lequel il vaut mieux susciter des réactions violentes que l’indifférence ?

Pour être parfaitement honnête, j’admets subjectivement être fan de longue date de Metallica, et cette position n’a pas fondamentalement changé malgré les nombreuses déceptions vécues depuis 2003 (car j’aime personnellement tout ce que le groupe a publié avant cela). La sortie de l’aberrant Lulu et du décevant EP Beyond Magnetic n’étaient pas parvenus à annihiler en moi l'espoir de voir les Mets poursuivre sur la voie prometteuse ouverte par Death Magnetic, un disque qui avait renoué avec pas mal de bonnes sensations. Au bout de cette longue attente (huit ans) arrive donc Hardwired et, comme dans un petit jeu dont on se passerait bien, le groupe est encore parvenu à tromper tous les pronostics. Parlons d’abord des nouveautés évidentes : premier double album de sa carrière, premier opus sur lequel Kirk Hammett (guitare) n’a pas écrit une seule note, première couverture – franchement laide – figurant les quatre musiciens (à l’exception de l’album de reprises Garage Inc.), premier album produit par les seuls membres du groupe (Ulrich/Hetfield), le premier aussi publié sur son propre label, Blackened Recordings. Quand je vous disais que Metallica aimait innover… Mais l’essentiel est bien sûr contenu dans les 77 minutes (réparties sur douze morceaux) de musique présentées ici. Et sur ce plan-là aussi, les Horsemen surprennent leur monde.

Soyons clair, Hardwired est avant tout le bébé de James Hetfield, qui a dominé le processus d’écriture à partir des centaines d’idées de riffs mises de côté ces dernières années. Sans surprise, ce travail réalisé par « Monsieur Riff » en personne a payé, les guitares rythmiques étant clairement le point fort de ce disque. Puisqu’on parle de lui, notons aussi un chant nettement mieux exécuté et produit, là encore une bonne nouvelle lorsqu’on se souvient de la bouillie de St. Anger. Lars Ulrich, de son côté, ménage également de bonnes surprises : la production de sa batterie est impeccable (l’ingénieur Greg Fidelman a réussi à laver l’affront que constitue la mise en son de Death Magnetic, à laquelle il a participé) et l’homme nous a sorti une prestation dont on ne le croyait plus capable sur certains titres. Le bassiste Robert Trujillo semble, lui, de mieux en mieux intégré, comme le prouve la belle introduction du titre « ManUNkind » dont il est l’auteur, seule section écrite par un autre musicien que la paire Hetfield/Ulrich. Seul Kirk Hammett déçoit sur cet album, le bougre n’ayant jamais paru aussi effacé, la faute à des leads pour la plupart oubliables. Cette réserve mise à part, le tableau initial paraît séduisant. Sauf que voilà : la bonne volonté et des atouts solides ne donnent pas toujours naissance à de grandes œuvres.

Hardwired est construit sur l’immense fossé séparant les trois singles de l’album, auxquels il faut ajouter l’incroyable « Spit Out the Bone », et la grosse majorité des autres morceaux. L’inaugural « Hardwired » est l’incarnation de la fausse promesse. Apparemment écrit en toute fin de processus et ajouté in extremis, voilà un début speed et tonitruant, une chevauchée rythmique ininterrompue ou presque sur laquelle même le solo un rien bâclé participe au sentiment excitant d’urgence. Même si je reste partagé vis-à-vis de cette compo qui résiste mal aux écoutes multiples (il est bien plus répétitif que les classiques agressifs des Horsemen comme « Dyers Eve » ou « Damage, Inc. »), il va sans dire qu’il met l’album sur de bons rails. Et le groupe enchaîne très joliment avec « Atlas, Rise! », troisième single publié avant la sortie de Hardwired, un morceau plus nuancé mais à l’accroche évidente, aux riffs léchés et à la parenthèse solo garnie d’un pont harmonique tout droit sorti de la NWOBHM (superbe injection de fraîcheur). On reste avec une impression de titre assez formaté, mais de belle facture et, chose rare sur ce disque, qui ne paraît pas trop long. « Moth into Flame », le second single de l’album, voit les riffs de Hetfield imprimer toute leur gnaque et leur groove après un décevant « Now That We’re Dead ». Rythmiques et leads simples sur le pont, bonne production du chant, gros solo de Kirk « wah wah » Hammett, double pédale impeccable du père Ulrich : là, on se dit que Metallica tient vraiment le bon bout. Hélas, le plaisir intense provoqué par cette première partie variée et inspirée va brutalement retomber… pour ne réapparaître qu’à l’occasion du dernier titre, qui est aussi le meilleur de l’album, « Spit Out the Bone ». Metallica y retrouve son thrash hargneux et mélodique tout en introduisant quelques surprises. Riff principal irrésistible, prestation de Hetfield énorme, aussi bien sur les couplets véloces que sur le refrain très agressif, partie épique qui renvoie aux meilleures heures du combo, solo de basse (!) et gros solo de guitare pour couronner le tout, avant une conclusion fumante. A entendre une telle envie, on comprend encore moins les choix opérés par le groupe sur les titres précédents… En attendant, « Spit Out the Bone » s’impose sans nul doute comme un futur classique live. Toujours ça de pris.

En écoutant ces quatre titres réussis, il est impossible de deviner de quoi seront faits les autres compos. Pas en termes nécessairement qualitatifs, même si j’ai des réserves sur ce plan-là aussi, mais dans leur nature même. Car croyez-le ou non, l’influence principale de la plupart des morceaux de cet album n’est pas à chercher du côté des quatre premiers classiques du groupe, ni même du petit dernier Death Magnetic, mais bien du duo Load/ReLoad ! Une référence surprenante mais omniprésente et irréfutable. Dès « Atlas, Rise! », déjà évoqué, le solo et le groove général font immédiatement penser aux disques de 1996-1997. Confirmation avec le très décevant « Now That We’re Dead », à l’entame proche d’un Satyricon (!), dont les mélodies vocales et le refrain décevant font penser aux moins bon titres de ReLoad ; même le solo d’Hammett semble sorti de cette époque ! Comme sur ces deux disques, le mid-tempo est, de loin, le rythme dominant sur Hardwired, et les (bons) riffs du sieur Hetfield s’inscrivent dans une logique plus groovy que tranchante, en accord avec ce rythme (et à l’exception des titres franchement thrash déjà cités). Ces éléments, auxquels il faut ajouter des effets légers sur les couplets, sur « Dream No More » font immanquablement penser à… Load et ReLoad, même si le refrain lourd et menaçant renvoie par contre davantage aux Black Album (on songe à « Wherever I May Roam » ou « Of Wolf and Man »). On reste dans une veine étrangement similaire et redondante sur le second disque, « Confusion » se présentant comme un titre sans grand éclat (malgré un chant mélancolique assez intéressant sur les couplets), qui se rapproche encore, stylistiquement parlant, des deux albums de la décennie 1990. Enfin, « Am I Savage? », titre le plus « alternatif » de l’album, est peut-être l’exemple le plus parlant, le riff principal, traînant et groovy à souhait, ainsi que le chant de Hetfield faisant tellement référence à Load et ReLoad que c’en est troublant. Comprenons-nous bien : Hardwired est un disque nettement plus plombé, plus dur, plus couillu que les deux albums auxquels je le compare, mais la proximité n’en demeure pas moins marquée. Le feeling, le rythme, la simplicité et le groove nous renvoient immanquablement aux deux disques controversés des Mets.

Ce référent n’a, en soi, rien de honteux. Le problème est que Metallica, au-delà des influences et des emprunts, ne parvient que rarement à transformer l’essai, contrairement à Load et ReLoad, justement, qui, quoi qu’on en pense, atteignaient au moins le but fixé (nier la réussite de titres tels que « Until It Sleeps », « King Nothing », « The Memory Remains », « Fuel », et bien d'autres serait une preuve de pure mauvaise foi). Car ce qui manque réellement à Hardwired… c’est un producteur. Quelqu'un qui ramasse les idées des compositeurs dans des titres plus courts et efficaces (la durée des morceaux est, une fois de plus, un vrai handicap), qui ajoute du liant, améliore les mélodies vocales, pousse Hammett a se mouiller un peu plus sur les soli. Sur plus de la moitié des morceaux de ce disque, on a l'impression d'avoir affaire à un potentiel partiellement exploité, un plaisir dilué. La pauvreté des mélodies vocales et des refrains joue pour beaucoup dans ce manque d’accroche et d’impact dont souffre l'album. Or, comme on le sait, c’est principalement sur le chant que Bob Rock (producteur du groupe du Black Album à St. Anger inclus) a influencé le combo californien… Preuve de cette faiblesse : même les titres dépourvus de références évidentes à Load et ReLoad souffrent du même mal. Il en va ainsi du poussif « ManUNkind », aux mélodies vocales sans intérêt et à l’enchaînement de riffs et de breaks laissant indifférent, de « Here Comes Revenge » qui, malgré une surprenante alternance entre riffs groovy et excellents couplets dépouillés et menaçants, se voit déforcé par un refrain simpliste et une durée injustifiée, ou encore « Murder One » (à l’intro qui lorgne sur « Fade to Black »), qui manque d’imagination. A chaque fois, j’insiste, on sent bien le potentiel. Les Horsemen ont bossé leurs compos, ont tenté de leur donner une personnalité. Mais l’absence d’un regard extérieur, critique, les a rendus aveugles (et sourds) au cruel manque de folie et d’originalité, et aux erreurs répétées comme par défi (la durée des morceaux). J’ai eu beau écouter et réécouter ces titres, tenter de changer mon état d’esprit, rien n’y fait : l’excitation a beaucoup de mal à naître… ou à durer au-delà de cinq minutes par plage. Outre les titres très réussis dont on a parlé en début de chronique, la seule exception à ce léger (mais persistant) ennui général est « Halo On Fire », qui bonifiera sans doute avec le temps. Après une intro lourde, les couplets acoustiques garnis d’un chant délicat de Hetfield font penser à « The Unforgiven III » (Death Magnetic), avant un refrain énergique. La prestation sans relief d’Ulrich et le manque d’immédiateté du morceau sont compensés par une atmosphère originale et par le finale sur lequel Hammett fait enfin parler la poudre. Un succès ambigu, mais qui valait la peine d’être mentionné.

En définitive, je ne peux nier préférer Death Magnetic au nouvel opus de Metallica. Pris individuellement, les meilleurs morceaux de ce dernier sont supérieurs à ceux de Death Magnetic (encore que « All Nightmare Long » ait laissé des traces durables), mais pris dans son ensemble, l'album de 2008 est plus cohérent, plus excitant, plus intense et plus passionné que ce Hardwired… to Self-Destruct par moments curieusement sec et dévitalisé. Peut-être le constat serait-il moins sévère si le groupe avait eu la bonne idée de rassembler ses meilleures cartouches sur un seul disque (outre les trois singles, ajoutons « Spit Out the Bone », « Halo on Fire » et « Am I Savage? » et on obtient déjà un disque d’une quarantaine de minutes) ? Difficile de se prononcer au conditionnel. En attendant, il faut souligner que cet avis pour le moins partagé ne suit guère la tendance générale, puisque Hardwired a été accueilli très favorablement à sa sortie : plus de 280.000 copies écoulées au cours de la première semaine, numéro un des charts dans plus de vingt pays, un score de 74/100 sur Metacritic,… En 2016 , voilà ce qui s’appelle un succès commercial et critique ! Mais rien à faire, l’enthousiasme général ne parvient pas à diluer mon sentiment que ce disque est une sortie « mineure » des Four Horsemen. Vivement la tournée quand même…


Tracklist :

DISQUE 1

1. Hardwired

2. Atlas, Rise!

3. Now That We’re Dead

4. Moth into Flame

5. Dream No More

6. Halo on Fire


DISQUE 2

1. Confusion

2. ManUNkind

3. Here Comes Revenge

4. Am I Savage?

5. Murder One

6. Spit Out the Bone



À ÉCOUTER EN PRIORITÉ : "Atlas, Rise!", "Moth into Flame", "Halo on Fire", "Spit Out the Bone"

 
Chroniqué par : MASTEMA
 
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