Nul n’est prophète en son pays
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"Nul n’est prophète en son pays"

Entretien avec Nornagest (chant, guitare)
Interview et édition par Mastema

 
Une carrière exemplaire de plus de vingt ans, pas plus qu’une brochette d’albums récents remarquablement inspirés (de Pentagramaton à Sovereigns, sorti l’an dernier), n’auront suffi à imposer réellement Enthroned en-dehors de la scène underground du Plat Pays. Qu’à cela ne tienne : aux changements de personnel, parfois dans des situations tragiques, le groupe a répondu par une volonté inébranlable qui lui a permis de présenter une discographie ininterrompue. Alors puisqu’il n’est pas estimé à sa juste mesure dans sa patrie, il en a simplement cherché d’autres, notamment en Amérique du Sud où les Belges remportent un succès jamais démenti au fil des tournées. Car c’est cela, la recette de la longévité : la passion, l’investissement et la foi en ce que l’on est. Entretien avec Nornagest (chant, guitare), deuxième leader historique de ce porte-drapeau du black metal belge qu’est Enthroned.

M : Avec le recul, quel regard portes-tu sur Sovereigns, un disque qui, pour la plupart des gens, représente une vraie synthèse entre la « tradition » et le style plus récent d’Enthroned ? Était-ce une volonté de votre part ?

Nornagest : Pas spécialement. L’album a été composé de manière très spontanée et intense, c’est à croire que l’album n’attendait qu’une chose : sortir de nos tripes à vitesse grand V… Les morceaux sont sortis d’eux-mêmes de manière très naturelle. La seule ligne directrice que nous nous étions fixée était de représenter au mieux le concept lyrique avec chaque titre, ce qui au final s’est passé parfaitement. Il faut dire que nous n’avons jamais vraiment cherché à innover ou à être un groupe original, mais de faire ce qui nous représente en tant que personnes et de faire également quelque chose d’honnête envers nous-mêmes. Sovereigns représente bien cette idée. Enthroned a fait des albums qui sont très différents les uns des autres mais à mon sens, il y a toujours eu cette touche qui est propre au groupe et reste assez reconnaissable malgré les changements de line-up.

M : Le fan « old-school » d’Enthroned occupe-t-il une place quelconque dans votre réflexion lors de l’élaboration d’un disque ? Ménagez-vous certaines attentes, naturelles pour un groupe « historique », ou travaillez-vous dans une réelle autarcie artistique ?

N : En fait non, pas du tout… comme je l’ai dit, Enthroned est un groupe qui fait ce qu’il ressent et non ce que le fan, label ou autres attendent de lui. Tant mieux si les gens apprécient, tant pis si ce n’est pas le cas. Je ne changerai jamais ma façon d’approcher ma musique, mes croyances et surtout le concept d’Enthroned pour plaire ou répondre aux attentes des fans, labels, etc. Cette idée me répugne et s’apparente plus à de la prostitution qu’à autre chose. Nous respectons nos fans, les gens qui nous suivent, etc. mais nous ne trahirons jamais qui nous sommes pour qui que ce soit.

M : Sovereigns marque aussi le 20e anniversaire du groupe (21, pour être précis…).Or vous n’avez pas vraiment fêté cet anniversaire via une tournée événementielle. Pourquoi ? Était-ce plus important de marquer cette étape par un nouveau disque, histoire de montrer que vous regardez toujours vers l’avenir ?

N : Nous avons pensé faire un truc du genre mais des contraintes logistiques ont fait que cela n’as pas été possible, et nous préférons ne rien faire plutôt que de présenter quelque chose d’approximatif. Nous remercions les gens qui nous suivent depuis plus de deux décennies, et ce n’était pas dans nos plans de sortir un DVD, un album live ou une compil comme beaucoup de groupes le font juste pour le fait, je n’en vois pas l’intérêt.


« Nous respectons nos fans, les gens qui nous suivent, etc. mais nous ne trahirons jamais qui nous sommes pour qui que ce soit. » (Nornagest)

M : Par le passé, Enthroned privilégiait nettement les tempi rapides. Aujourd’hui vous n’hésitez pas à balancer du mid-tempo lourd et menaçant à l’instar de « Lamp of Invisible Lights ». Avec l’expérience et, osons le dire, la maturité, sens-tu que le groupe a moins de barrières qu’avant, moins de codes à respecter ? En bref : osez-vous plus de choses ?

N : Cela est peut-être davantage dû aux expériences que nous avons vécues d’un point de vue personnel. Avec chaque album, nous recréons ou traduisons ce qui nous est arrivé ou l’état d’esprit dans lequel nous nous trouvons « à ce moment-là ». « Lamp of Invisible Lights », par exemple, est un morceau que je voulais faire depuis des années mais pour diverses raisons, il n’était pas possible de le réaliser de la manière voulue. C’était donc un morceau qui dormait depuis un certain temps, et le moment idéal est venu. La maturité y est peut-être pour quelque chose, mais en matière de composition, je ne m’occupe que de suivre mes tripes et ne pas m’imposer de barrières. Celles-ci n’ont aucune signification pour moi si ce n’est d’être abattues le moment donné et pour les bonnes raisons.

M : Vous avez intégré un troisième guitariste pour cet album, ce qui est une première pour le groupe ! Enthroned est-il devenu l’Iron Maiden belge ?  Plus sérieusement, comment et pourquoi ZarZax a-t-il été intégré comme membre à part entière et pas seulement comme musicien live ?

Enthroned

N : ZarZax s’est montré tellement investi dans le groupe par son attitude, sa motivation et son intégrité que la décision à été unanime. Le groupe restera à deux guitares en live, mais à trois sur album. Nos morceaux sont très bien adaptés à ce niveau et cela ne dénote pas lorsque nous jouons en concert.

M : Comment travailles-tu tes textes ? Certains morceaux sont-ils composés à partir d’un texte ou d’une « idée », ou les écris-tu dans ton coin, en fin de processus ?

N : Cela dépend, sachant que le seul album dont tous les textes ont été écrits avant la composition musicale fut Pentagrammaton. Cet album est un peu unique de par son approche qui est littéralement une traduction des textes en musique. Sinon, je me base généralement sur un thème général et reprends des expériences réelles ou vécues au travers de l’occulte. Chaque album depuis Tetra Karcist a son thème, qui eux-mêmes peuvent/sont liés entre eux par un chemin, une logique suivie par les membres du groupe d’un point de vue personnel.


« En matière de composition, je ne m’occupe que de suivre mes tripes et ne pas m’imposer de barrières. Celles-ci n’ont aucune signification pour moi si ce n’est d’être abattues le moment donné et pour les bonnes raisons. » (Nornagest)

M : Ce disque marque aussi la première collaboration avec le batteur Menthor (Lvcifyre, Nightbringer, ex-Corpus Christii). Pourquoi Garghuf a-t-il quitté le navire ? Et comment avez-vous recruté Menthor ? Travaillez-vous essentiellement à distance avec ce dernier ?

N : Garghuf voulait explorer d’autres territoires tels que le jazz et l’expérimental. Nous nous sommes séparés en très bon termes et respectons son choix. Pour ce qui est de Menthor, c’est un ami de longue date qui nous a aidés à plusieurs reprises lorsque Garghuf ne pouvait pas faire l’un ou l’autre concert. Il était donc naturel qu’il nous rejoigne en tant que membre permanant lorsque Garghuf a quitté le groupe. Nous ne travaillons pas vraiment à distance, Menthor vient en Belgique lorsqu’il le peut (une fois ou deux par mois) et tout se passe pour le mieux. La hargne et la magie sont bien présentes à chaque fois que nous jouons ensemble.

M : L’arrivée de ces deux musiciens a-t-il modifié le processus d’écriture dans le groupe ? Y a-t-il eu des changements à ce niveau par rapport aux albums précédents ? Quelle relation de compositeur entretiens-tu avec Phorgath et Neraath, qui sont également en charge de la mise en son de vos derniers opus ?

N : Le processus est globalement resté le même, à la grosse différence que chaque membre compose et est pleinement investi dans le processus. Même Menthor est venu avec des riffs et certains arrangements qui ont fait la différence, et il en va de même avec ZarZax. Depuis leur arrivée dans le groupe, Phorgath et Neraath ont toujours été très impliqués dans la composition, mais maintenant c’est un véritable travail de groupe et je peux te dire que ca fait un bien fou, surtout au niveau de la motivation de chacun. En plus de cela, nous avons notre propre studio d’enregistrement (le Blackout Studio), avec Phorgath aux manettes, ce qui nous permet de façonner de manière plus personnelle nos albums et compositions.

Enthroned

M : En parlant de son : la production de Sovereigns cultive, plus encore qu’avant, une ambiance noire et chaotique, privilégiant un climat général plutôt que la clarté. L’étape du mixage vous prend-t-il plus de temps qu’avant, compte tenu de cet impératif « atmosphérique », alors que par le passé la musique d’Enthroned était nettement plus « frontale » ?

N : Comme je l’ai dit, cela dépend d’un album à l’autre. Nous travaillons l’atmosphère d’un album vis-à-vis de son approche et du concept. Un album violent avec un message direct doit avoir une prod’ qui représente cet état d’esprit et cela va de même pour un album basé sur la « vue d’un autre monde » comme Sovereigns. Phorgath a de très bonnes idées et une approche bien à lui pour trouver ces liens qui vont attribuer la bonne production à tel ou tel album. Par exemple, le mix d’Obsidium, notre album précédent, a été beaucoup plus long à réaliser que celui de Sovereigns, même si beaucoup de gens pourraient penser le contraire.


« Nous travaillons l’atmosphère d’un album vis-à-vis de son approche et du concept. Un album violent avec un message direct doit avoir une prod’ qui représente cet état d’esprit et cela va de même pour un album basé sur la « vue d’un autre monde » comme Sovereigns. » (Nornagest)

M : Tu as collaboré avec Neraath à l’artwork de Sovereigns. Que représente cet artwork à tes yeux ? Et comment les rôles ont-ils été répartis entre toi et Neraath dans ce domaine ?

N : Pour Sovereigns je me suis occupé du layout des CD, LP, de la box de l’édition limitée, etc. et Neraath a peint la couverture de Sovereigns. La peinture est en rapport direct avec le concept de l’album et représente les entités évoquées au travers de l’album avec en leur centre la figure représentative du groupe exécutant le Signe du Silence ou d’Harpocrate. Harpocrate était le dieu du Soleil de l’aube, symbolisant l'émerveillement, le potentiel et la croissance sous ses différents angles [note : Harpocrate est la version hellénisée du dieu égyptien Horus quand il était enfant]. Il s'agit d'un mouvement commun au travers de l’occultisme, du moins dans la culture européenne, qui signifie le silence mais pas nécessairement au sens premier du terme, si je puis dire… Chacun des éléments figurés est représentatif de ce qui se passe au travers des paroles de l’album.

M : Si tu devais retenir le meilleur moment de ces vingt années de carrière d’Enthroned, que choisirais-tu ?

N : Ces moments se comptent par dizaines, difficile de n’en retenir qu’un seul. Récemment, je citerais notre victoire sur l’Eglise brésilienne qui nous interdisait de concert sur l’île de Florianópolis [note : Florianópolis est en fait une ville, effectivement située sur l’île de Santa Catarina, dans le sud-est du pays] depuis plus de 10 ans. Malgré leurs manifestations, pétitions et autres sit-in devant la salle de concert, nous avons eu les autorisations de jouer en ce lieu (rires). Honnêtement, je ne peux pas vraiment et sérieusement en retenir un seul, ils sont innombrables.

M : Et, à l’inverse, quel est ton pire souvenir ? Le suicide de Cernunnos (batterie, 1993-1997) ?

N : Entre autres, mais je considère cela plus comme une perte personnelle que liée au groupe, même si… Sinon, avoir été bloqués dans un aéroport en Amérique du Sud pendant un certain temps, sans savoir si nous pourrions retourner en Europe, était pas mal dans le genre… Le promoteur ayant « payé » nos tickets avec une carte de crédit volée, apparemment… toute une aventure.

Enthroned

M : Que t’inspire le fait que vous soyez là depuis deux décennies ? Penses-tu que vous jouez un rôle d’influence ou de porte-drapeau dans la scène BM belge ?

N : Le temps est une grande illusion et varie d’une personne à l’autre, dépendant de qui vit les événements et dans quel sens. Personnellement j’ai du mal à croire que cela fait déjà vingt ans et quelque… Maintenant, dire que nous sommes une influence… Je suis très mal placé pour le dire mais il est vrai que nous avons rencontré plusieurs groupes qui nous citent comme référence, ce qui fait toujours « plaisir ».


« Le temps est une grande illusion et varie d’une personne à l’autre, dépendant de qui vit les événements et dans quel sens. » (Nornagest)

M : Dernière question : tu évolues également dans un projet nommé The Beast, peu actif depuis sa création il y a vingt ans. Quel est le but de ce projet, et prévois-tu de publier un LP à un moment donné ?

N : The Beast est terminé et je ne referai plus rien sous ce nom. The Beast avait une approche différente, et certains morceaux qui n’ont pas été enregistrés seront probablement réutilisés sous un autre nom dans le futur, mais uniquement lorsque j’aurai plus de temps libre en-dehors d’Enthroned.

Enthroned

M : Un grand merci Nornagest, et félicitations pour ce disque frais et inspiré ! A bientôt.

N : Merci pour l’interview ! Khep’r !





Interviewé par : MASTEMA
 
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