Dream Theater

Brielpoort (Deinze, BE)
PHOTOS LIVE PAR TIM TRONCKOE

On a beau n’avoir goûté que très moyennement l’album éponyme de Dream Theater, publié fin septembre dernier, la perspective d’une « Evening With » ne nous fait pas hésiter longtemps avant de décider d’aller revoir les Américains dans ce format long qui a donné lieu à tant de concerts, voire de tournées, mémorables. Personnellement, je me souviens avec émoi d’un concert de ce type donné par le gang en grande forme à Bruxelles le 25 janvier 2004 : après 3h d’un show énorme, le rappel unique constitué du titre « A Change of Seasons » et ses 23 minutes au compteur a laissé dans ma mémoire une marque indélébile… Une décennie plus tard (presque jour pour jour !), les Américains sont de retour dans notre plat pays pour une soirée sans groupe d’ouverture qui durera pas loin de 3h. Entre 2004 et 2014, pas mal de choses ont (forcément) changé et, dans le cas de DT, pas nécessairement dans le bon sens. Je considère ainsi la partie de carrière la plus récente des maîtres du metal progressif, à partir de Systematic Chaos (2007), comme la moins intéressante (même si Black Clouds & Silver Linings était très solide), avec comme point d’orgue symbolique le départ tumultueux du batteur et leader Mike Portnoy.

S’il ne s’agit pas de minimiser l’excitation que suscite ce show en deux actes du « Along for the Ride Tour », permettez-moi de partager ma grogne quant au lieu choisi pour cette orgie de musique progressive. Le Brielpoort (situé à Deinze, non loin de Gand), je ne connaissais pas. Et maintenant que je connais, je sais que je n’y retournerai pas. Quand je parle de « salle », je reste poli. Le Brielpoort n’est en réalité qu’un hangar froid et laid dans lequel ont été aménagés quelques maigres « tribunes » démontables comme dans un hall omnisports… Le seul atout du lieu est sa taille, qui permet d’accueillir les quelque 2500 fans de tout âge et des deux sexes présents ce soir (le site peut accueillir jusqu’à 3500 personnes, mais on circule aisément ce soir). Par contre, étant donné l’absence d’un quelconque aménagement digne d’une vraie salle de concert, la visibilité est très mauvaise. C’est bien simple, passé les dix premiers rangs, il est très difficile d’apercevoir les musiciens. Sachant que nous sommes là pour près de trois heures, voilà qui est pour le moins frustrant…

Le lieu a beau être indigne d’un groupe de ce niveau, Dream Theater n’en a heureusement pas revu pour autant sa prestation à la baisse ! Epaulé par un grand écran vidéo central, le groupe va livrer un metal progressif de haut vol, fidèle à sa réputation. Le set se découpe en deux parties bien distinctes, séparées par un entracte. Inutile de s’en cacher, la première partie est clairement la moins intéressante à nos yeux, pour la bonne et simple raison qu’elle est consacrée essentiellement aux deux derniers opus de la bande, enregistrés en compagnie de Mike Mangini (batterie). En tout, cinq titres de Dream Theater seront joués, auxquels il faut ajouter l’intro du concert « False Awakening Suite ». Assez logiquement, l’inaugural « The Enemy Inside », s’il est assez froid sur album, dévoile toute son efficacité en configuration live et permet de se mettre rapidement dans le bain. Avec Dream Theater c’est presque une évidence, mais précisons tout de même que le son est absolument impérial, et il le restera tout au long du concert. C’est le grand avantage lorsqu’on a affaire à de tels orfèvres du son. Les Américains font l’unique détour de la soirée par Black Clouds & Silver Linings avec « The Shattered Fortress », long titre de plus de douze minutes qui souffle le chaud et le froid. Pas le meilleur extrait de ce disque, mais il a l’avantage de n’avoir jamais été joué avant 2014. C’est ensuite au tour de l’avant-dernier album A Dramatic Turn of Events d’être représenté, par le brillant « On the Backs of Angels » qui nous confirme que même avec du recul, ce disque n’a rien perdu de ses qualités. Si son timbre de voix divisera toujours l’opinion (l’écouter pendant trois heures reste quelque peu pénible), James LaBrie livre une performance irréprochable. Rappelons, pour ceux qui ne connaissent pas bien l’histoire du groupe, que le chanteur canadien s’était endommagé les cordes vocales à la suite d’une intoxication alimentaire fin 1994. Par conséquent, la qualité de ses performances en concert fut assez aléatoire jusqu’en 2002. Cette période noire semble désormais bien loin derrière, et la contribution du coach vocal Jaime Vendera depuis 2008 porte sans doute également ses fruits. Sur « The Looking Glass », dont la fraîcheur et la belle mélodicité passent très bien le cap de la scène, LaBrie (mais aussi le maître Petrucci) nous laisse là encore une excellente impression.

Le ventre mou de ce premier set est constitué de deux titres, dont une vraie surprise : « Trial of Tears », tiré du très décrié Falling Into Infinity. L’excitation inaugurale d’entendre un titre plus joué depuis dix ans cède hélas rapidement le pas à l’ennui. Voilà typiquement le genre de morceaux de Dream Theater qui semblent mal vieillir, surtout en live, avec ses treize minutes découpées en trois parties certes très bien écrites mais trop ambiancées pour captiver un public en concert. Une fausse bonne idée, donc, même si on saluera la démarche d’avoir excavé cette rareté. La deuxième déception surprend nettement moins, puisqu’il s’agit de « Along for the Ride », mièvre ballade tirée du dernier opus du gang qui vient casser le rythme imposé par l’impressionnant instrumental « Enigma Machine » (tiré du même disque), sur lequel les quatre virtuoses parviennent encore à nous étonner grâce à des enchaînements improbables et des soli tout simplement énormes. Dream Theater en profite pour mettre une fois de plus en valeur son dernier membre en date, Mike Mangini, via un solo certes moins long que lors de la tournée précédente, mais franchement bluffant. Pour clôturer sa première partie de set, le groupe visite pour la deuxième et dernière fois son avant-dernier opus avec l’épique « Breaking All Illusions », sur lequel John Petrucci est éblouissant. Ce titre conclusif symbolise bien cette première partie de cet : soufflant le chaud et le froid, il ne manque pas de bons moments, mais ne décolle pas suffisamment et s’étire trop.

L’entracte annoncé, nous nous apprêtons à ne reprendre nos « places » (si l’on peut appeler ça comme ça) que dix ou quinze minutes plus tard. Mais décidément, Dream Theater ne manque pas de créativité et a décidé de faire bon usage de son écran vidéo, même pendant cet entracte ! Après quelques minutes à peine, une multitude de courtes vidéos concernant le groupe se succèdent. L’originalité réside dans le format choisi. Celui-ci est en effet un pot-pourri brassant toutes sortes de vidéos différentes : fausses publicités dans lesquelles jouent les membres du groupe, figurines à leur effigie, groupes de reprise, bêtisiers, vidéos YouTube et autres délires franchement drôles. Voilà une belle et sympathique idée d’un groupe qui sait comment exploiter au mieux l’outil vidéo en configuration live : chapeau !

Après ce trou normand amusant, Dream Theater sert le plat de résistance : une seconde partie de set nettement plus excitante que la première pour les fans plus anciens du combo. L’enchainement des musclés « The Mirror » et « Lie » annonce la couleur, et l’intervention de James LaBrie – une des rares de la soirée – vient ensuite confirmer nos espoirs : « Cette année Awake a 20 ans et Scenes from a Memory 15 ans. Nous allons donc vous jouer quelques morceaux de ces deux albums. Le prochain est d’ailleurs tiré lui aussi de Awake ! ». Et les Américains de se lancer dans l’interprétation du rare « Lifting Shadows Off a Dream », dont les paroles sont signées John Myung (ce qui est également une rareté). A voir la mine de mes compères Corvus et Downey (ce dernier étant un personnage récurrent de mes live-reports…), je comprends qu’après des titres bétonnés et démonstratifs, cette ballade feutrée et mélancolique, qui accuse quelque peu son âge, n’émoustille guère le public « neutre ». Pour le fan que je suis, par contre, voilà un moment qu’il faut savourer car ce titre n’avait plus été joué live depuis… douze ans. Le repas de fête ne s’arrête pas là, puisque c’est au tour de « Scarred », toujours tiré de Awake, de faire ensuite son apparition après sept années d’absence des set lists. Dans ce cas-ci, par contre, j’avoue qu’à l’instar de « Trial of Tears » (cf. supra), il s’agit d’un titre qui n’a pas bien vieilli ni ne passe le test des planches de façon convaincante. Du haut de ses 11 minutes, ce morceau complexe, à la structure évolutive et sans accroche forte, finit par lasser malgré quelques moments intenses.

Notre légère frustration s’efface pourtant bien vite à l’écoute de la rareté ultime qui nous est proposée ensuite : « Space-Dye Vest ». Oui vous avez bien lu, il s’agit bel et bien du morceau conclusif de Awake, écrit à 100% par l’ex-claviériste Kevin Moore et jamais interprété par le groupe en concert depuis lors ! Pour fêter les 20 ans de Awake, tu parles d’un énorme cadeau pour les fans ! On en vient même à soupçonner Mike Portnoy d’avoir été l’obstacle à l’interprétation de ce titre, car quel curieux hasard que ses ex-compères le jouent pour la première fois après qu’il les ait quittés… Si tel devait être le cas, le batteur a pour une fois manqué de perspicacité, car contre toute attente « Space-Dye Vest » se révèle particulièrement prenant et émotionnel en live. Le groupe s’approprie complètement ce titre qui l’avait lui-même décontenancé il y a vingt ans, et particulièrement James LaBrie (qui chante très bien) et la paire Rudess/Petrucci, qui parvient à apporter quelques modifications sur rien changer à l’atmosphère triste et ouatée de ce morceau décidément très à part dans la discographie de Dream Theater. Voilà typiquement un de ces moments dont le fan peut dire fièrement : « j’y étais ! ». Comme pour confirmer la tendance qu’il a à alterner ce soir le (très) bon et le moins bon, voilà que le groupe se lance ensuite, pour clôturer cette deuxième partie de set, dans « Illumination Theory », le décevant titre épique de son dernier opus en date. Une décision étonnante car l’on avait espéré être quittes de Dream Theater après la première partie du concert, et voilà que cet album nous confisque pas moins de 20 minutes de la seconde partie ! Alors certes, cette longue fresque ne manque pas de plusieurs moments de très haut vol, admettons-le. Mais s’il fallait jouer un titre épique ce soir, et surtout à ce moment-là du set, nous aurions davantage goûté à un « A Change of Seasons » ou, pour piocher dans un album plus récent, à « The Count of Tuscany » (Black Clouds & Silver Linings)… Pour l’anecdote, la pilule passe un rien plus facilement lorsque, au cours de la longue introduction très « romantique » du morceau, l’inénarrable Downey se fend d’un « la lotte sur lit de poireaux… », digne de la voix off d’un MasterChef, qui me fait rire aux larmes…

Malgré nos quelques réserves, Dream Theater est bien décidé à ne pas quitter son public sur une note amère. Alors que je me demandais sérieusement si James LaBrie ne s’était pas payé notre tête en annonçant des titres de Scenes from a Memory, le groupe remonte sur scène pour nous présenter des rappels qui ne seront piochés qu’au sein de ce classique ! Quel soulagement et, surtout, quel plaisir ! Rien que l’enchaînement « Overture 1928 » et « Strange Deja Vu » (comme sur l’album) met une sacrée claque. On ne me le retirera pas de la tête : avec cette album, Dream Theater a su saisir l’essence de son art en proposant un équilibre à mon sens plus jamais égalé entre mélodie, efficacité et virtuosité. Un sommet du metal progressif, en somme. Et ce n’est pas le démentiel « The Dance of Eternity », décoché ensuite, qui me fera changer d’avis. Cet instrumental aussi technique qu’intéressant est retranscrit avec une rare intensité par quatre musiciens tout simplement intouchables. Un grand, un très grand moment ! Enfin, pour achever dignement leur public, les Américains ressortent « Finally Free », long titre intense et ambiancé qui termine aussi bien ce concert qu’il ne concluait l’album de 1999.

Je le répète, ce soir les rois du metal progressif n’ont certainement pas joué le meilleur concert de leur carrière. Le lieu, déjà, jouait en leur défaveur. Mais c’est surtout une set list alternant moments d’exception (avec notamment ces titres qu’on n’avait pas vu venir !) et choix douteux qui ont à chaque fois fait retomber la pression. Les plus cléments me diront que dans un show de près de 3h, le risque d’une perte d’attention est logiquement plus élevé. C’est vrai, mais il fut un temps où Dream Theater évitait aisément ce piège. Peut-être est-ce dû aussi, comme le suggère un Downey pour une fois sérieux, à une absence de réels moments de folie, à cette touche de spontanéité qu’apportaient par exemple les jams dans lesquelles se lançait le groupe pour rallonger certains morceaux. Les mauvaises langues diront que ça, c’était la « touche Mike Portnoy », qui fait désormais défaut. Mais sommes-nous de mauvaises langues ?

Setlist :

ACTE I
1. The Enemy Inside
2. The Shattered Fortress
3. On the Backs of Angels
4. The Looking Glass
5. Trial of Tears
6. Enigma Machine
7. Along for the Ride
8. Breaking All Illusions

Acte II
9. The Mirror
10. Lie
11. Lifting Shadows Off a Dream
12. Scarred
13. Space-Dye Vest
14. Illumination Theory

Rappels :
15. Overture 1928
16. Strange Deja Vu
17. The Dance of Eternity
18. Finally Free


Chroniqué par : MASTEMA
 
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